Entretien avec le Pr. Salif Gaye
Professeur Titulaire des Universités de Classe Exceptionnelle
Président de la commission institutionnelle CAMES de l’UIDT de Thiès
Ancien Directeur au MESRI du Sénégal

post À la suite de son intervention remarquée lors de la célébration du 1er mai 2026 à l’Université Iba Der Thiam de Thiès, où il a évoqué la question du Conseil africain et malgache pour l’enseignement supérieur (CAMES), le Pr. Salif Gaye a été sollicité par notre rédaction pour approfondir son analyse. Dans cet entretien, il plaide pour le maintien du Sénégal dans ce système interafricain, en mettant en avant un modèle d’évaluation fondé sur l’impartialité, la rigueur scientifique et la reconnaissance internationale.
Professeur, pouvez-vous nous éclairer sur le rôle du CAMES et son mode d’évaluation des enseignants-chercheurs et des chercheurs ?
Créé en 1968, le Conseil africain et malgache pour l’enseignement supérieur est une organisation intergouvernementale basée à Ouagadougou, qui regroupe aujourd’hui 19 États africains. Il constitue l’un des instruments les plus structurants de la coopération académique dans l’espace francophone.
Son principal atout réside dans son système d’évaluation collégiale et interafricaine des enseignants-chercheurs et des chercheurs. À travers les Comités consultatifs interafricains (CCI), les dossiers des candidats sont examinés par des experts issus de plusieurs pays, sans lien direct avec les postulants. Ce principe d’évaluation croisée et indépendante permet de limiter les conflits d’intérêts, de réduire les influences locales et de garantir une objectivité renforcée.
Les critères d’évaluation sont harmonisés, transparents et appliqués de manière uniforme. Ils prennent en compte la production scientifique, les responsabilités académiques, l’encadrement des étudiants ainsi que la contribution à la recherche, à l’innovation et aux services à la communauté et à la société. Les décisions sont collégiales, ce qui renforce leur crédibilité et leur légitimité.
Au-delà des carrières individuelles, le CAMES joue également un rôle central dans l’accréditation des établissements et des diplômes, en s’appuyant sur des exigences liées à la qualité de l’enseignement, à la gouvernance et à la recherche. Cette standardisation contribue à assurer une équité entre les candidats, une lisibilité des parcours et une montée en qualité des systèmes universitaires.

Dans ce contexte, certains évoquent une sortie du Sénégal du CAMES. Quelle est votre position ?

À mon sens, une telle option comporte des risques stratégiques importants, qu’il convient d’apprécier avec sérénité et responsabilité. Dans un environnement académique de plus en plus compétitif, la crédibilité des mécanismes d’évaluation est un enjeu stratégique majeur.
Le CAMES offre aujourd’hui au Sénégal un cadre reconnu, fondé sur des règles claires et sur une évaluation indépendante. C’est un capital institutionnel important, qu’il convient de préserver.
Envisager une sortie de ce dispositif ne serait pas une décision neutre. Elle pourrait entraîner plusieurs conséquences qu’il convient de mesurer avec lucidité.
D’abord, un risque de perte de crédibilité internationale. Les évaluations réalisées dans un cadre exclusivement national seront moins indépendantes, ce qui affaiblirait la reconnaissance des diplômes et des carrières à l’échelle internationale.
Ensuite, un risque d’isolement académique. Le CAMES constitue un espace de mutualisation des compétences, de circulation des expertises et de coopération scientifique. S’en retirer reviendrait à se priver de cette dynamique collective.
Enfin, un risque d’affaiblissement des standards. Le système actuel, par son exigence et son caractère collégial, contribue à maintenir un niveau élevé de qualité. Toute évolution devrait veiller à préserver, voire à renforcer, ces acquis.
Cela ne signifie pas que le système est parfait. Comme toute institution, le CAMES peut et doit évoluer. Mais, à mon sens, la voie la plus pertinente n’est pas celle de la rupture, mais celle de la réforme concertée.
Le Sénégal, en tant qu’acteur majeur, a toute légitimité pour porter, avec les autres États membres, des propositions d’amélioration du guide d’évaluation et des procédures. C’est en renforçant le système de l’intérieur que l’on consolide durablement sa crédibilité.

Certains avancent l’argument de la souveraineté nationale pour justifier la création d’une commission nationale. Qu’en pensez-vous ?

La souveraineté ne doit pas être confondue avec l’isolement. Dans le cas du CAMES, il s’agit plutôt d’une souveraineté partagée, qui renforce notre crédibilité au lieu de la fragiliser.

Une commission nationale ne pourrait-elle pas garantir les mêmes standards d’évaluation ?
Pr. Salif Gaye :
Soyons lucides. Dans un cadre strictement national, les évaluateurs connaissent souvent les candidats : collègues, anciens étudiants, relations professionnelles, etc. Même avec les meilleures intentions, cette proximité introduit un risque réel de subjectivité. C’est un problème structurel. Le CAMES a précisément été conçu pour neutraliser ces biais.

Certains mettent en avant la rapidité et la flexibilité d’un système national ?

La rapidité ne doit pas se faire au détriment de la crédibilité. Une promotion universitaire n’est pas une formalité administrative. C’est une reconnaissance scientifique qui engage toute une carrière. Aller plus vite pour être moins crédible n’est pas un progrès.

Qu’en est-il de la reconnaissance internationale des grades ?

C’est un point essentiel. Les grades délivrés dans le cadre du CAMES sont reconnus bien au-delà de l’Afrique. Cela facilite la mobilité des enseignants-chercheurs et leur intégration dans les réseaux scientifiques internationaux. Sortir du système pourrait affaiblir cette reconnaissance.

En définitive, quel est le véritable enjeu de ce débat ?

Le débat mérite d’être posé avec lucidité : il s’agit de préserver un système qui garantit l’impartialité et la crédibilité, tout en évitant les risques liés à des mécanismes d’évaluation insuffisamment indépendants.

Quel message souhaitez-vous adresser aux autorités et aux acteurs du secteur ?

Mon message est simple : dans un domaine aussi sensible que l’évaluation académique, les décisions doivent être guidées par des considérations de long terme.
Il est essentiel de préserver des mécanismes crédibles, transparents et reconnus, tout en restant ouverts aux améliorations nécessaires. Le CAMES, dans sa configuration actuelle, constitue un socle solide.
L’enjeu n’est pas de rompre, mais de renforcer. Car c’est à travers des institutions fiables et partagées que l’on construit des universités fortes et compétitives, capables de répondre aux défis du développement.
Dans un contexte de compétition académique internationale, préserver des mécanismes crédibles comme ceux du CAMES constitue une exigence stratégique pour nos universités.
Le CAMES n’est pas une contrainte : c’est une garantie pour l’équité, l’excellence et le rayonnement de notre système universitaire.
Préserver ce cadre, c’est en consolider durablement les acquis.
À retenir
Le CAMES garantit une évaluation indépendante, gage d’impartialité et de crédibilité ;
Il assure la reconnaissance internationale des grades et des parcours académiques ;
Un dispositif exclusivement national comporte un risque accru de subjectivité ;

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La voie la plus pertinente reste celle de la réforme concertée plutôt que de la rupture.

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